Michel Sittow
L'Assomption de la Vierge


 


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EX-VOTO À LA VIERGE MARIE

Arts anciens au Canada

EX-VOTO À LA VIERGE MARIE
FRÈRE LUC, vers 1675
Paroisse Immaculée-Conception de la Vierge Marie
Trois-Rivières
 

Mélanie DEVEAULT
Université de Montréal - 1er mai 1996

La jeunesse du patrimoine québécois doit son existence à l’église. L’art ancien fut d’abord grandement influencé par les peintres français dont on possédait quelques gravures et toiles; mais surtout, il grandit avec la présence de certains peintres venus en Nouvelle-France. Le Frère Luc est de ceux-ci. Bien qu’il n’accuse pas une présence des plus longues sur les nouveaux territoires, il peint, selon Chrétien LeClerq, quelque trente tableaux qui ont réussi à augmenter le volume et influencer le développement de cet art. Parmi ces toiles, la mieux conservée, selon l’historien d’art Gérard Morisset, est L’Ex-voto à la Vierge Marie (1675 ou 1678) résidant maintenant à l’église Saint-Philippe de Trois-Rivières. Toutefois, l’état de la toile s’est quelque peu détérioré depuis le constat de Morisset; en effet, les ursulines ont effectué en 1950 des retouches maladroites sur le coin supérieur droit qui s’était abîmé lors d’une chute.

Selon la tradition orale, maintenant perpétuée par les historiens d’art, le tableau du Frère Luc aurait été commandé par de riches marchands, la famille Laframboise, pour être d’abord installé dans l’église des récollets (anglicane aujourd’hui). Puis, après la construction d’une nouvelle église paroissiale (Immaculée-Conception) entre 1710 et 1717, L‘Ex-voto à la Vierge Marie y fut transféré en 1713. Lors du terrible incendie ravageant la ville de Trois-Rivières en 1908 on dit que le chanoine Denoncourt, futur fondateur de la paroisse Saint-Philippe, décrocha les toiles du Frère Luc et de Joseph Légaré qui y résidaient(1). Un an plus tard, lors de la fondation de la paroisse Saint-Philippe le tableau du Frère Luc resplendissait, après une restauration du peintre Monty, dans la nouvelle église. Bien que ce geste témoigne d’une certaine conscience du patrimoine québécois, il n’en a pas toujours été ainsi. La conscience artistique n’était pas des plus éveillée au temps du Frère Luc, aussi est-il difficile de retracer les différentes voix menant aux portes du tableau: la brève présence du Frère Luc en Nouvelle-France, la commande d’un ex-voto par la famille Laframboise et l’iconographie qui y est associée (Assomption v/s Immaculée-Conception). Nous tenterons donc de dégager les faits des hypothèses et de relever les différentes problématiques propres à L’Ex-voto à la Vierge Marie.

Né sous le nom de Claude François en mai 1614, Frère Luc fait des études auprès du peintre français Simon Vouet. En 1634 il se rend à Rome pour poursuivre son apprentissage où il s’imprègne des Guido Reni et Raphaël, mais surtout de Barocci en ce qui a trait à l’utilisation de la couleur. Morisset dira de l’art du Frère Luc qu’il est souvent un art d’emprunt: “Claude François, élève soumis et timide, est incapable de se soustraire à l’influence de ses maîtres” (2).

Quoi qu’il en soit, le Frère Luc est un peintre de carrière. Aussi, au printemps 1670, le Frère Luc s’embarque, ainsi que six récollets, pour aller relever le couvent de Québec de ses ruines. Ce voyage se fait dans un contexte particulier, il s’agit de rétablir l’ordre des récollets contre les “abus de pouvoir” des jésuites et de Mgr Laval. Ce dernier constat est fait par Jean Talon dans son Mémoire sur l’état présent du Canada:

On a lieu de soupçonner que la pratique dans laquelle ils sont qui n’est pas bien conforme à celle des éclésiastiques de l’ancienne France, a pour but de partager l’autorité temporelle, qui jusqu’au temps de l’arrivée des troupes du Roy en Canada résidait principalement en leurs personnes.(3)

C’est dans ce contexte que le Frère Luc se voit confié la conception du plan d’édifice du couvent de Québec par le Père Allard. Dans les quinze mois où il résidera en Nouvelle-France, l’artiste réalisera une trentaine de toiles dont les attributions restent plus ou moins certaines.

Toutefois, en ce qui a trait à notre ex-voto, Gérard Morisset semble catégorique, et ses affirmations n’ont pas semé le doute.

Que l’ex-voto de l’ancienne église des Trois-Rivières soit de la main du Frère Luc, il n’y a pas à en douter. J’y reconnais sa composition un peu chargée mais bien équilibrée; j’y vois ses figures suaves, sa touche légèrement saccadée, son modelé sans trop de relief; j’y reconnais surtout ses harmonies de couleur, ses oppositions de mauve et de bleu, de rose et de jaune verdâtre, ses taches de vermillon, ses chairs fortement rosées, ses reflets à la manière Barocci; en un mot, c’est son coloris plus singulier qu’harmonieux.(4)

Après son bref séjour au Bas-Canada, Frère Luc retourne en France où il réalise quelques décors intérieurs d’églises (Sézanne). Ensuite, il retourne à Paris, moins pour s’adonner à des activités artistiques que pour s’occuper des missions canadiennes. Claude François dit Frère Luc s’éteint le 17 mai 1685.

Les ex-voto détiennent un statut bien particulier en Nouvelle-France. Ils permettent de remercier le Saint en lequel un fidèle a mis sa foi et sa confiance pour le sauver d’un malheur, d’une situation fâcheuse. Ainsi, dans la plupart de ces tableaux on retrouve les donateurs, c’est-à-dire ceux dont le voeu a été réalisé. Ces derniers sont généralement représentés dans leur malheur surplombés par leur bienfaiteur.

Toutefois L’Ex-voto à la Vierge Marie peut, sur ce dernier point, poser problème. En effet, les deux options sont de savoir si les deux personnages figurés dans la portion droite du tableau représentent les donateurs de la famille Laframboise ou Saint Joachim en compagnie de Sainte Anne.

D’abord, on a cru à la seconde proposition, les parents de la sainte Vierge. Le père Jouve interprète le tableau comme une Immaculée-Conception (nous reviendrons sur ce point plus tard), donc il reconnaît la Vierge, Sainte Anne et Saint Joachim. Ensuite, Gérard Morisset voudra corriger le religieux en affirmant qu’il s’agit là d’un ex-voto et, par conséquent, que les donateurs sont représentés. De plus, l’historien de Trois-Rivières Conrad Godin renchérira dans un article publié dans le Nouvelliste en affirmant qu’il s’agit bien de “M. et Mme Laframboise, de riches marchands, et que d’après une documentation du ministère, ce serait leurs visages que l’artiste aurait prêtés aux personnages de sainte Anne et de saint Joachim”(5). Cependant, cet article postule aussi que le Frère Luc aurait passé dix ans et non quelques mois en Nouvelle-France. Pourtant, les sources les plus pertinentes et les plus répétées croient en la seconde affirmation. Ainsi, l’artiste récollet n’aurait pu connaître ces visages et les traduire sur toile qu’avec un décalage de quatre à sept ans.

Sur les divergences d’opinion entre le Père Jouve et Gérard Morisset, l’historien d’art François-Marc Gagnon apporte aussi son interprétation. Selon lui, il ne faut pas négliger le fait qu’il existe plusieurs types d’ex-voto. Outre l’ex-voto populaire où le donateur est représenté avec son sauveur, il existe le “tableau de recommandation”. Ce dernier étant relié aux gens importants, il n’était pas bien vu d’illustrer ces fidèles dans les moments de faiblesse. Aussi croit-il qu’à la limite, les donateurs pouvaient ne pas être représentés. Ainsi, pour Gagnon L’Ex-voto à la Vierge Marie est un de ces “tableau de recommandation”; position des plus justifiables étant donné le statut de la famille Laframboise et le fait que le Frère Luc n’ait pu être en contact avec ces derniers lors de la réalisation du tableau.

Représentée ou non, la tradition orale veut que la famille Laframboise ait commandé ce tableau au Frère Luc à la suite d’un voeu dont on ignore les circonstances. Il y a deux générations de Laframboise dans la région de Trois-Rivières lors de la réalisation du tableau entre 1675 et 1678. Nous avons pu retracer la présence de Bertrand Fafard dit Laframboise ainsi que son fils Jean et celle de François Fafard dit Laframboise, frère du premier.

D’abord, Bertrand Fafard dit Laframboise, menuisier de profession, arrive en Nouvelle-France de Normandie en 1637. Le 20 décembre 1640 il promet de se marier à Marie Sédillot dont il aura un premier enfant en 1645. En 1659, Bertrand Laframboise est nommé marguiller. Un an plus tard, en 1660, il meurt à l’âge de quarante ans. Sa veuve se remariera après une année de deuil au Seigneur René Besnard de Bourjoly.

Le frère de Bertrand Fafard dit Laframboise, François, est né vers 1630. Il viendra au Bas-Canada quelques années plus tard, vers 1650. I1 se marie alors le cinq novembre 1656 à Marie Richard, originaire de Larochelle. Lors du recensement de 1666, François Fafard dit Laframboise est propriétaire d’une terre à Cap-de-La-Madeleine et d’une autre à Batiscan. En 1668 il vend sa terre de Cap-de-La-Madeleine pour aller s’installer définitivement à Batiscan où il vend aussi son poste de traite en 1669.

Le fils de Bertrand Fafard dit Laframboise, Jean, est né en 1656. I1 deviendra un riche marchand de Trois-Rivières. En 1683, il se marie à Françoise Lemarchand (1664-1740). Le nom de Jean Fafard Laframboise est inscrit sur les divers papiers de la Fabrique de Trois-Rivières quant aux actions portées pour construire une nouvelle église, celle de 1710, à l’emplacement de l’ancienne.

De ces trois Laframboise, il est difficile d’identifier le donateur de l’ex-voto de l’église Saint-Philippe. Lors de la réalisation du tableau, Bertrand Fafard Laframboise est décédé et sa veuve remariée à un seigneur; François est définitivement installé à Batiscan; Jean n’a qu’une vingtaine d’années mais surtout, il n’est pas encore marié. I1 est difficile d’avancer des hypothèses puisque nous n’avons trouvé aucune preuve; est-ce un accord des héritiers de Bertrand Laframboise, après tout sainte Anne est la protectrice des charpentier; est-ce François Laframboise offrant un tableau à sa première ville d’adoption? Nous croyons donc qu’il serait justifié de mettre aussi la tradition orale en doute.

Enfin, L’Ex-voto à la Vierge Marie du Frère Luc pose aussi certains problèmes d’iconographie. Le dilemme étant à savoir s’il s’agit d’une Assomption ou d’une Immaculée-Conception, leur représentation étant semblable.

L’Assomption est la croyance en ce que Marie, après sa mort, s’est élevée au ciel. Cette croyance ne figure pas dans les saintes Ecritures, elle remonte au IXième siècle et fut proclamée Dogme par le Pape Pie XII en 1950 seulement. La représentation de cette scène s’est d’abord illustrée par le corps de la Vierge enlevé par les anges jusqu’aux cieux; plus tard, au XVIième siècle, Marie s’élève seule sur son croissant de lune. On dit que c’est la femme du chapitre douze de l’Apocalypse: “vêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles” (6). Dans son ascension, la Vierge Marie lève les yeux au ciel.

La dévotion à l’Immaculée conception est la croyance en ce que la Vierge Marie est venue sur terre sans tache. Pour la représenter on a puisé dans le Cantique des Cantiques et dans l’Apocalypse; ses attributs sont semblables à ceux de la Vierge de l’Assomption: elle est vêtue de blanc et d’une couronne d’étoiles reposant sur le croissant de lune. Toutefois, la Vierge de l’Immaculée conception a les yeux tournés vers le monde terrestre.

Nous l’avons vu, le Père Jouve croyait à une Immaculée conception et fut corrigé par Gérard Morisset; pour celui ci, il s’agissait non seulement d’un ex-voto où les donateurs ont travesti leurs traits dans ceux de Sainte Anne et de Saint Joachim, mais aussi d’une Assomption puisque le regard de la Vierge se dirige vers le sol. Encore une fois, François-Marc Gagnon rétablira les faits: “Si on peut expliquer la présence des parents de Marie dans une scène à la gloire de sa conception immaculée, leur présence serait bien inattendue dans une Assomption” (7).

De plus, dans l’ex-voto du Frère Luc, il existe d’autres attributs révélateurs du statut du tableau pouvant servir à l’interpréter comme une Immaculée-Conception. D’abord, l’inscription sur le bouclier de l’ange, “ipsa conteret caput” (il t’écrasera la tête), est tirée de la Genèse et s’allie bien avec le serpent du péché originel qu’elle foule aux pieds. D’ailleurs, ce ne sera pas la première fois que le Frère Luc se dégage du modèle iconographique pour peindre ses scènes; dans une Assomption de la Vierge qui réside à l’Hôpital Général de Québec, le récollet a omis le croissant de lune et fait porter la couronne étoilée par l’angelot. Nous croyons donc que le regard s’élevant au ciel n’est pas suffisant pour conclure à une Assomption; les attributs décrits plus haut nous semblent davantage révélateurs pour identifier cet ex-voto comme une Immaculée-Conception. Soulignons aussi que le tableau était fait pour des paroissiens de l’Immaculée conception…

Plusieurs des parcelles de l’art ancien du Québec restent énigmatiques; l’anonymat est parfois tel que les historiens n’ont pu y croire. Dès lors, des attributions douteuses sont faites, des erreurs sont commises et des traditions perpétuées. C’est en quelque sorte le sort qu’a réservé le temps à L’Ex-voto à la Vierge Marie du Frère Luc. Ce tableau du Frère Luc mérite une recherche et une analyse davantage dirigée pour enfin dégager les faits des nombreuses contradictions qui ont été écrites à son sujet. Des points dont nous avons discutés et des problématiques que nous avons soulevées, il ne fait nul doute que tout peut être remis en cause. La tradition orale est sans doute des plus fascinantes, mais elle est aussi aliénante pour l’historien en quête de faits et de preuves…

NOTES

(1) Selon le chanoine Henri Vallée, témoin oculaire, ce ne serait pas le chanoine Denoncourt mais Dusablon qui aurait décroché les toiles de l’église en feu. L’erreur s’est sans doute glissée par le fait que les toiles se sont retrouvées dans la paroisse qu’a fondée le chanoine Denoncourt. “Quand l’incendie se déclara à la vieille église le 22 juin 1908, M. l’abbé Dusablon, secrétaire-archiviste de l’évêché, M. l’abbé Léon Lamothe, qui était alors desservant de l’église paroissiale et moi-même, nous nous dirigeâmes vers l’église en feu. Tout le toit était en flammes et M. Dusablon monta dans un escabeau, prit son couteau de poche et découpa quatre peintures, car le temps manquait pour défaire les cadres. C’était la peinture du Fr. Luc et trois peintures de Joseph Légaré. I1 les enroula et les amena à l’évêché.” Le Nouvelliste, 8 août 1941. (2) Gérard Morisset, La vie et l’oeuvre du Frère Luc, p.18. (3) François-Marc Gagnon et Nicole Cloutier, Premiers peintres de la Nouvelle-France, p.57. (4) Gérard Morisset, “Une belle peinture du Frère Luc”, p.4. (5) Le Nouvelliste, 29 mars 1975. (6) Gaston Duchet-Suchaux et Michel Pastoureau, La Bible et les Saints, guide iconographique, p.50. (7) François-Marc Gagnon et Nicole Cloutier, Premiers peintres de la Nouvelle-France, p.89.

BIBLIOGRAPHIE

LIVRES

BERTHIAUME, Pierre et Emile LIZE, Foi et légendes, la peinture votive au Québec (1666-1945), Ed.VLB, 1991. DUCHET-SUCHAUX, Gaston et Michel PASTOUREAU, La Bible et lesSaints, guide iconographique, Paris, Flammarion, 1990. GAGNON, François-Marc et Nicole CLOUTIER, Premiers peintres de la Nouvelle-France, tome 1, Québec, Editeur officiel du Québec, Série Arts et Métiers, 1976. LAFLEUR, Ginette, Histoire de la paroisse Saint-Philippe de Trois-Rivières, Ottawa, Ed. de la Fabrique Saint-Philippe, 1984. LE CLERCQ, Chrestien,First establishment of the faith in NewFrance, 2vo1., New-York, Ed. John Shea, 1881. MORISSET, Gérard, Peintres et tableaux, tome 1, Québec, 1936. MORISSET, Gérard, La vie et l’oeuvre du Frère Luc, Québec, Ed. Médium, coll.Champlain, 1944. SAINTONGE, Jacques,Nos ancêtres, vo1.7, Sainte-Anne-de-Beaupré, Ed. La Revue, 1983.

DOCUMENTS D’ARCHIVES

Ed. La Revue, 1983. Archives du Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières, Dossier église paroissiale, intérieur (photo), B1-44; extérieur (photo), B143. Archives du Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières, Dossier église paroissiale de Trois-Rivières (1649 à 1852-1933), Bl-45. Archives du Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières, Dossier église paroissiale (historique), B1-46. Archives du Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières, Dossier église-temples catholiques anciens, 0063-E1-65. Archives du Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières, Dossier Luc (frère) (Claude François), DR-0367-032. Archives du Séminaire de Trois-Rivières, Dossier Luc, Frère, DR 382-054.

ARTICLES DE JOURNAUX

LORD, René, “Les peintures de l’église Saint-Philippe: biens culturels”, Le Nouvelliste, Trois-Rivières, 29 mars 1975. MORISSET, Gérard, “Une belle peinture du Frère Luc”, L’évenement, 17 octobre 1934. “Le chanoine Dusablon aurait sauvé les tableaux de l’église incendiée en 1908, non le chanoine Denoncourt”. Le Nouvelliste, 8 août 1941. “Description inédite de la vieille église paroissiale par B. Sulte”, Le Nouvelliste, 29 juin 1938.